Chaque année en janvier, des millions de personnes s’engagent à ne pas boire d’alcool dans le cadre du mouvement Dry January. Cette pause volontaire met en lumière les bénéfices immédiats d’une abstinence temporaire sur la santé et invite les individus à se questionner sur leur rapport à l’alcool.
Sous un prisme moins médiatisé, ce défi nous invite aussi à questionner la relation entre souffrance professionnelle et recours à l’alcool comme stratégie d’adaptation. Les travaux de recherche indiquent qu’un environnement de travail contraignant ne génère pas seulement du mal-être mais peut conduire certaines personnes à utiliser l’alcool pour faire face à des exigences professionnelles persistantes.
Les données issues d’une revue de littérature montrent une association significative entre le stress au travail, l’environnement de travail perçu comme menaçant et l’augmentation de la consommation d’alcool chez les travailleurs. Autrement dit, ce n’est pas uniquement la culture sociale de l’alcool ou les difficultés personnelles qui expliquent le recours à cette substance. Le stress organisationnel, les contraintes psychosociales et un climat professionnel perçu comme hostile sont des prédicteurs avérés de la consommation d’alcool (Cruz-Zuñiga, Alonso Castillo, Armendáriz-García, & Lima Rodríguez, 2021). Une publication de l’INRS met aussi en évidence que le stress, le faible soutien social, le harcèlement, les horaires atypiques ou encore le travail monotone figurent parmi les situations associées à un recours plus fréquent à des substances psychoactives pour « tenir le coup » (INRS, 2024).
Au‑delà de ces associations, la littérature scientifique conceptualise souvent la consommation liée au travail comme un mécanisme d’automédication. Le Work Stress and Alcohol Use Model suggère que face à des stresseurs professionnels persistants, le besoin d’atténuer l’anxiété et la fatigue peut augmenter la probabilité d’utiliser l’alcool pour moduler l’humeur ou réduire temporairement la tension ressentie (Frone, 2017). Ce modèle dépasse l’idée simple d’un « verre pour décompresser », il situe la consommation d’alcool dans un processus motivé par la recherche de soulagement émotionnel. Ces conduites addictives ne sont pourtant pas sans conséquences sur la santé.
Une enquête récente portant sur plus de 2 000 travailleurs britanniques complète ce tableau en montrant que près de 64 % des salariés interrogés indiquent consommer de l’alcool pour des raisons directement liées au travail, notamment l’anxiété, la pression et les échéances professionnelles (Workplace Dry January Survey, 2025). Ces résultats, bien qu’ils ne soient pas représentatifs de toutes les populations, soulignent un usage d’alcool comme réponse à des contraintes ressenties dans le contexte professionnel, plutôt que comme une simple habitude sociale détachée du travail lui‑même.
Ainsi, le Dry January ne devrait pas être perçu uniquement comme un défi individuel. Il constitue aussi une fenêtre d’observation sur les conditions de travail et la manière dont elles influencent les comportements. Plutôt que de se limiter à promouvoir l’abstinence ponctuelle, cette période invite à interroger la santé organisationnelle et les sources de stress au travail qui poussent certains individus à consommer des substances psychoactives pour « tenir ».
Bibliographie :
- Cruz-Zuñiga, N., Alonso Castillo, M. M., Armendáriz-García, N. A., & Lima Rodríguez, J. S. (2021). Clima laboral, estrés laboral y consumo de alcohol en trabajadores de la industria. Una revisión sistemática [Work climate, work stress and alcohol consumption in workers in the industry. A systematic review]. Revista Española de Salud Pública, 95, e202104057. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/33888676/
- Brown University School of Public Health. (2025). Thinking of Dry January? One month without alcohol linked to better sleep, mood, and health. https://sph.brown.edu/news/2025-12-03/dry-january
- Frone, M. R. (2017). Work stress and alcohol use: Developing and testing a biphasic self‑medication model. Frontiers in Psychology, 8, 1103. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC5228600/
- INRS. (2024). Addictions et exposition au risque en milieu professionnel. Institut national de recherche et de sécurité. https://www.inrs.fr/risques/addictions/exposition-risque
- Workplace Dry January Survey. (2025). Drinking alcohol for work-related reasons: Survey of UK workers. WRD News. https://wrdnews.org/nearly-two-thirds-of-uk-workers-turn-to-alcohol-for-work-related-stress
- Thalie Santé. (2026). Questionner son rapport à l’alcool avec le Dry January. https://www.thalie-sante.org/actualites/dossiers/questionner-son-rapport-lalcool-avec-le-dry-january