On parle beaucoup de charge mentale dans la sphère familiale. Pourtant, au travail aussi, elle est omniprésente. La charge mentale professionnelle ne correspond pas seulement au fait d’ « avoir beaucoup de choses à faire ». Elle renvoie surtout au fait de devoir garder en tête plusieurs informations en même temps, les organiser, les prioriser et les actualiser en continu.
Pour comprendre ce phénomène, la psychologie cognitive propose un éclairage particulièrement utile au travers de la notion de mémoire de travail.
La mémoire de travail, notre espace mental temporaire
La mémoire de travail est le système qui nous permet de conserver temporairement des informations et de les utiliser immédiatement. Par exemple : retenir un numéro le temps de le composer, suivre le fil d’une réunion, planifier les étapes d’un dossier, ou ajuster un argument pendant un échange.
Le modèle proposé par Baddeley et Hitch (1974), puis enrichi par Baddeley (2000), montre que cette mémoire comporte plusieurs composantes : un espace pour les informations verbales, un autre pour les informations visuelles et spatiales, et un « tampon épisodique » permettant d’associer les différentes informations pour donner une représentation cohérente et intégrée dans une logique espace-temps.
Mais attention, la capacité de la mémoire de travail est limitée. À ce titre, les travaux de Cowan (2001) suggèrent que nous pouvons maintenir activement environ quatre éléments à la fois. Au-delà, notre efficacité diminuerait.
Cela expliquerait pourquoi le multitâche est en grande partie une illusion. Nous ne faisons pas plusieurs choses en même temps mais nous passons rapidement de l’une à l’autre, ce qui a un coût cognitif (Ophir, Nass, & Wagner, 2009).
Quand l’environnement surcharge notre système cognitif
La théorie de la charge cognitive (Sweller, 1988) distingue différents types de charge mentale. Certaines sont liées à la complexité réelle de la tâche, à la difficulté intrinsèque au travailleur pour la mener à bien. D’autres proviennent de l’environnement et de ses contraintes (interruptions fréquentes, emails constants, consignes floues, outils numériques multiples…).
Au travail, c’est souvent cette seconde dimension qui pose problème. Notre « espace mental temporaire » se retrouve encombré par des informations secondaires à la tâche principale. Cela peut être de penser à répondre à un message, d’anticiper une réunion, de se rappeler d’une demande en attente…
Progressivement, cette accumulation entraîne fatigue cognitive, baisse de concentration, erreurs et irritabilité.
Pourquoi cela épuise ?
Lorsque notre mémoire de travail est sollicitée en permanence, nous devons mobiliser davantage d’efforts attentionnels. Or, comme l’a montré Kahneman (1973), l’attention fonctionne elle aussi comme une ressource limitée.
Si les exigences dépassent durablement nos capacités de traitement, sans temps de récupération, le sentiment de débordement s’installe. À long terme, cette tension cognitive chronique peut contribuer à l’épuisement professionnel.
Bien que le vécu de chaque travailleur nécessite d’être entendu, la charge mentale n’est donc pas seulement une impression subjective. Elle repose sur des mécanismes cognitifs bien identifiés.
Quelques pistes pour alléger la charge
D’un point de vue cognitif, plusieurs leviers sont utiles :
- Externaliser les informations (notes, listes, outils visuels) pour libérer la mémoire de travail.
- Limiter les interruptions et regrouper les tâches similaires.
- Clarifier les priorités afin de réduire l’incertitude.
- Simplifier les environnements numériques lorsque c’est possible.
Ces pistes ne doivent pas se substituer à une analyse approfondi et participative des situations de travail mais peuvent contribuer à initier une réflexion sur le sujet.
Penser la charge mentale professionnelle à partir des limites naturelles de notre fonctionnement cognitif permet de sortir d’une approche culpabilisante. Il ne s’agit pas seulement de « mieux s’organiser », mais de reconnaître que notre cerveau a une capacité limitée. La prise en compte de ces mécanismes peut permettre aux entreprises d’adapter leurs organisations de travail.
Bibliographie :
Baddeley, A. D. (2000). The episodic buffer: A new component of working memory. Trends in Cognitive Sciences, 4(11), 417–423. https://doi.org/10.1016/S1364-6613(00)01538-2
Baddeley, A. D., & Hitch, G. (1974). Working memory. In G. H. Bower (Ed.), The psychology of learning and motivation(Vol. 8, pp. 47–89). Academic Press.
Cowan, N. (2001). The magical number 4 in short-term memory: A reconsideration of mental storage capacity. Behavioral and Brain Sciences, 24(1), 87–114. https://doi.org/10.1017/S0140525X01003922
Kahneman, D. (1973). Attention and effort. Prentice-Hall.
Ophir, E., Nass, C., & Wagner, A. D. (2009). Cognitive control in media multitaskers. Proceedings of the National Academy of Sciences, 106(37), 15583–15587. https://doi.org/10.1073/pnas.0903620106
Sweller, J. (1988). Cognitive load during problem solving: Effects on learning. Cognitive Science, 12(2), 257–285. https://doi.org/10.1207/s15516709cog1202_4